Né dans l’urgence de la lutte

Le titre le quotidien des femmes n’est pas à prendre exactement au sens éditorial du terme : à aucun moment la parution de ce journal ne sera quotidienne, ni hebdomadaire ni même mensuelle : ses dix numéros paraissent entre le samedi 23 novembre 1974 et le vendredi 25 juin 1976, selon un rythme qui correspond aux nécessités de la situation, qui suit un calendrier politique. Il se propose néanmoins d’être un journal, qui accompagne les lectrices dans une temporalité proche de l’immédiateté, et non une revue qui serait programmée avec des articles longs et un format plus régulier.

La périodicité est un peu aléatoire : le quotidien est plutôt trimestriel ; sans qu’ait été abandonnée la perspective d’une fréquence plus importante. Le n° 8, du mardi 18 novembre 1975 se promet, après trois livraisons rapprochées, de stabiliser un rythme hebdomadaire : « nous allons essayer maintenant de publier le quotidien des femmes une fois par semaine, le jeudi. » (p. 11) Publier plus souvent exige un effort considérable malgré un travail d’équipe, autour d’Antoinette Fouque, Marie-Claude Grumbach, Florence Prudhomme, Jacqueline Sag, Sylvina Boissonnas, Michèle Idels, Yvette Orengo, Colette, Anne-Marie, et beaucoup d’autres militantes dont le nom est resté dans l’ombre. Beaucoup ont appris sur le tas le fonctionnement de la publication et de l’édition. Avec les modalités d’abonnement figure un appel à rejoindre le collectif : « Le quotidien existe, témoigne. Nous sommes une quarantaine… Plus nous serons nombreuses, plus il sera quotidien… » (n° 4, p. 23).

Le Torchon brûle a cessé de paraître en 1974 ; diverses tendances manifestent leur autonomie sein du MLF. Le groupe « Psychanalyse et Politique », représenté en particulier par Antoinette Fouque, songe à créer un nouveau journal quand la publication du premier numéro se trouve précipitée par une urgence internationale : en effet, à la foire du livre de Francfort, en octobre 1974, les militantes apprennent que l’avocate Lidia Falcón, qui avait quelques mois plus tôt invité le MLF au premier rassemblement féministe d’Espagne, et la psychiatre Eva Forest viennent d’être emprisonnées, ainsi que treize autres militants et militantes soit sept femmes au total, après un attentat à Madrid. Elles sont torturées, et risquent la peine de mort qui serait prononcée à l’issue d’un procès en extrême-urgence, à huis clos par un tribunal militaire et exécutoire dans les 48 heures, cela sous le régime dictatorial de Franco. Un appel est lancé pour les soutenir et récolte immédiatement de nombreuses signatures de solidarité dans plusieurs pays, mais il se heurte au silence de tous les organes de presse de l’époque, qui refusent de le publier et d’alerter ainsi l’opinion publique internationale. Un espace publicitaire est acheté dans le journal Le Monde, les éditions Des femmes proposent de publier les lettres de prison d’Eva Forest à sa fille ; un meeting de solidarité est organisé au Bataclan, puis un rassemblement à Hendaye en octobre 1975. Le premier numéro du quotidien publie, à la une, une lettre manuscrite d’Eva Forest, et une « déclaration très importante » de son époux Alfonso Sastre appelant à la mobilisation internationale : « Je peux être arrêté d’un moment à l’autre et ma voix sera étouffée. AU SECOURS ! » Franco meurt en novembre 1975. Lidia Falcón a été libérée en juin 1975 et Eva Forest le sera en juin 1977 : pendant toute la durée de son existence le journal assurera un suivi de la répression et des prisons du régime franquiste.

Le groupe « Psychépo » voit donc la nécessité de contourner la censure et l’indifférence des grands journaux de la place par le lancement très rapide d’un nouvel organe de presse, qui se consacrera à la diffusion des actualités nécessitant un soutien urgent – comme des prostituées raflées ou occupant l’église Saint-Nizier à Lyon ou d’autres lieux… « Nous avons discuté sur :/ la nécessité de faire un quotidien :/ parce qu’il faut partir de la réalité concrète du quotidien/ dans la vie des femmes, dans le travail » (notes de réunion, citées dans MLF, Psychanalyse et politique, 1968-2018, 50 ans de libération des femmes, vol. II, p. 98). Le quotidien traite donc aussi ce qui fait l’ordinaire invisibilisé de la condition féminine : la sexualité, la maîtrise de la fécondité, le viol, les maternités non désirées (la loi légalisant l’avortement ayant été adoptée en France une semaine après la parution du premier numéro), les violences conjugales, les foyers pour femmes battues, « le quotidien des prostituées », « le quotidien des divorcées », « le quotidien des femmes avortées » ; les problèmes psychiatriques (comme le cas d’Emma Santos, n° 9, p. 12) ; des questions plus spécifiques comme l’excision ou le porno-tourisme en Corée, mais aussi, plus généralement, les problèmes des femmes en lutte : politiques, économiques, statutaires, juridiques… Ainsi sont abordées par exemple les questions de l’emploi, des différences de salaire, du travail domestique gratuit, du rôle des écoles maternelles, de la faible protection légale ; la grève des travailleuses de Lip (n° 3) ou le licenciement collectif des ouvrières suivi de l’occupation de l’usine Grandin à Montreuil, parmi seize autres usines occupées par les salariés à Toulon, Annonay, Lyon, Clermont-Ferrand, Vienne, Castre… (n° 4) sont emblématiques de mouvements conduits ou suivis par des femmes solidaires en dépit de toutes les difficultés – à l’époque les salaires des femmes à travail égal sont inférieurs de 30% en moyenne par rapport à ceux des hommes ; jusqu’en 1975 les épouses d’artisans et de commerçants n’ont aucun statut, les femmes enceintes peuvent être licenciées, etc.

La parole est forte et directe, elle s’affirme pour rassembler les combats : « femmes, écriture, révolution ». « À l’occasion du festival international du Livre à Nice, dans le cadre de l’Année internationale de la Femme, sous le patronage du Premier Ministre et de plusieurs ministères, se tiendra le Congrès international des Femmes-écrivains. nous ne participons pas. […] nous ne participons pas à cette nouvelle exploitation des femmes : matière corps tête sexe texte écriture. nous ne sommes pas à Nice à la place prescrite par les pouvoirs. les pouvoirs ne nous interdiront pas d’y occuper notre place pour rendre publiques, mettre en circulation, propager nos luttes, avec les femmes qui se rassemblent pour un reversement radical de la société capitaliste, impérialiste et phallocratique. … et c’est une lutte quotidienne pour des femmes de travailler à faire connaître, sans père président-ministre, sans patron souteneur, sans parti protecteur, des textes de femmes, tous politiques dans leur ouverture révolutionnaire : documents, essais, fictions. » (n° 3, p. 24). C’est dire que le quotidien comporte toutes les dimensions des luttes nécessaires pour faire avancer la cause anti-phallocrate, sans les dissocier d’un combat anti-impérialiste et anti-capitaliste. Il s’affirme comme instrument de subversion. Le programme restera le même dans des Femmes en mouvements hebdo en 1979 (n° 1) : « Un hebdo geste pour arracher nos corps à l’emprise patriarcale, notre information aux professionnels de la falsification journalistique, l’écriture aux professionnels de la plume, l’inconscient aux professionnels du fauteuil, le pouvoir-faire aux professionnels de l’émancipation-intégration. »

Informer pour faire bouger

« le premier geste pour briser un mur de silence, une affaire de parole et d’écoute des femmes » (n° 10, p. 8).

Sous la photo d’une femme souriante portant son bébé sur son dos, l’affirmation est un projet politique accordé au pluriel : « nous ne voulons plus être vendues, nous ne voulons plus être otages. Nous savons que nous avons été vendues comme marchandises parce que nous sommes des femmes et que les femmes circulent comme des objets – pas forcément de désir – comme de la chair entre les mâles détenteurs du discours. » (n° 9, p. 1). Le quotidien des femmes se propose d’aider les lectrices à prendre conscience de leur propre situation et les politiser, les informer des difficultés rencontrées par nombre d’autres femmes avec lesquelles elles peuvent être solidaires, et les pousser à militer pour combattre les injustices, ou simplement leur donner la force de se défendre. « Plus tu te politises, plus la femme que tu es devient forte, plus tu es femme. Plus tu deviens femme, plus tu te bats. Ta lutte est double : pour l’autre, pour la femme. » (n° 7, p. 7).

Par exemple, le soutien aux prostituées en 1975 est l’occasion de faire un parallèle entre les situations des femmes exploitées, de façon publique ou privée, conditions qui ne sont différentes qu’en apparence. « C’est la prostitution symbolique enchaînée au pouvoir politique/théorique/organisateur/protecteur. » ([Antoinette Fouque], n° 2, p. 3) En 1976, le quotidien fait le bilan des effets de la loi Veil : il constate que malgré cette avancée la réalité est encore marquée par une « fascisation subtile de la sexualité des femmes » ; que l’accès à la contraception reste empêché, que l’avortement est encore trop coûteux pour les femmes, et que beaucoup font les frais de la « tartufferie médicale » (n° 9, p. 5). Le corps des femmes est toujours maltraité, exploité, forcé.

« On ne va pas vous raconter un viol de plus. Le Quotidien des Femmes ça ressemblerait à France Dimanche. Mais on veut que ça se sache. Alors l’ennui avec une histoire comme ça c’est qu’il faut témoigner sans tomber dans le fait divers. C’est qu’il faut raconter sans violer une deuxième fois, une troisième fois avec les mots. Précisément si les femmes se taisent, c’est pour ça – entre autre. » (n° 3, p. 18) Le viol est alors très souvent minimisé par les tribunaux et la législation, défendant l’ordre public et les intérêts matériels de la société, se montre toujours plus sévère envers un voleur qu’envers un violeur. Il faut donc faire évoluer la loi grâce à une meilleure information et la prise en compte des injustices – d’ailleurs le fameux « procès d’Aix-en-Provence » qui suivit cette médiatisation aboutira, grâce aux avocates des victimes (Anne-Marie >Krywin, Marie-Thérèse Cuvelliez et Gisèle Halimi) à un renvoi de l’affaire devant une cour d’assises et l’évolution de la qualification du viol, jusqu’à la loi de 1980.

Les femmes battues sauront qu’elles ne sont pas seules, grâce à des écrits comme celui d’Erin Pizzey, qui a ouvert un foyer pour accueillir les femmes à Londres : « crie moins fort les voisins vont t’entendre » (n° 4). Le quotidien des femmes se fait l’écho des brimades, violences et abus de toutes sortes dont elles sont l’objet, sans que la loi puisse véritablement les défendre. À la une du n° 9 paraît un article de Simone de Beauvoir, repris du Nouvel Observateur du 1er mars 1976, annonçant la tenue imminente à Bruxelles du Tribunal international des Crimes contre les Femmes, réunion à laquelle vont se joindre des femmes venues de tous bords pour s’exprimer elles-mêmes, refusant de subir et de se taire comme on les y enjoint. « Ce n’est pas un hasard si ce Tribunal s’ouvre après la clôture de la dérisoire année de la femme, organisée par la société masculine pour mystifier les femmes.  class=msoChangeProp style='mso-prop-change:"Saidi Samantha" 20230329T1405'>» ( class=GramE>n° 9, p. 1).

class=msoChangeProp style='mso-prop-change:"Saidi Samantha" 20230329T1405'>« L’Année de la femme » décidée par l’ONU en 1975 est en effet l’objet de leur vindicte, dès le n° 2 : même si, a posteriori, cette année a malgré tout coïncidé avec une prise de conscience générale et quelques mesures significatives au moins en France, les femmes refusent l’institutionnalisation qui les canalise. Les voix du quotidien attaquent vigoureusement ce qu’elles considèrent comme une manipulation, y voyant une piètre tentative de récupération de leur cause, organisée à leur place. La réponse du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) à l’invitation de « Mme la Secrétaire à la condition féminine » – le Secrétariat d’État à la condition féminine class=msoDel>, avait été créé en juillet 1974 et confié à la journaliste Françoise Giroud – est publiée dans la livraison du 3 mars 1975 (p. 13) : « Cela permettra de beaux discours sur l’émancipation de la femme, avant de s’apitoyer l’année suivante sur les bébés phoques, ou les monuments en péril. » Quelques femmes, disent-elles, sont invitées pour faire taire toutes les autres. « Nous, les prénommées, n’avons pas été invitées » rappelle le quotidien dans un long article-manifeste, « la situation et notre politique », sous-titré « ni victimes, ni complices » (n° 2, p. 1-3-5).

Une internationale des collectifs de femmes

« 8 mars 1857 première grève de femmes aux >états-unis – 8 mars 1976 journée internationale de lutte des femmes – du 4 au 8 mars 1976 à bruxelles tribunal international des crimes contre les femmes » (n° 9, 6 mars 1976, p. 1). La caractéristique du quotidien des femmes est son envergure internationale. Porté dès le départ par une solidarité par-delà les frontières, comme le MLF ou d’autres mouvements de la même dynamique, le journal affiche sa dimension collective : comme le bandeau du n° 1 l’annonce, « Ce Numéro Spécial Espagne du Quotidien des Femmes a été composé, fabriqué, écrit par des femmes basques, espagnoles, françaises, toutes en lutte dans les mouvements de libération. » « Ce numéro [n° 4] a été écrit, composé, réalisé par des femmes prostituées, combattantes, bafouées, battues, en lutte : Espagne, Portugal, France, Etats-Unis, Mexique, Angleterre, Québec… » ; « Ce numéro [n° 6] a été composé, rédigé, écrit et fabriqué par des femmes en lutte dans tous les pays ». Les sujets traités concernent Espagne, Vietnam, Chine, Inde, Cuba, Pays basque, Chypre, Albanie, Angleterre, Suède, Italie, Tunisie, Somalie, Soudan, Suisse, … Plusieurs articles sont écrits en espagnol, en italien… Plusieurs couvertures montrent des manifestantes ou des femmes armées. La photo à la une du 10e et dernier numéro n’est pas légendée mais est identifiable comme étant due à Colman Doyle en 1972 : c’est celle de la combattante de l’IRA, avec sa jupe, ses longs cheveux et un fusil d’assaut, juste avant qu’elle ne soit tuée par l’armée britannique, et devenue ensuite l’emblème de la Journée de la Femme en Irlande (avec le slogan « N’ayez pas peur de vous attacher à une femme forte. Peut-être qu’un jour elle sera votre seule armée »).

Toute l’entreprise est pensée de façon collective. La majorité des articles ne sont pas signés. Il s’agit là d’un effacement volontaire des rédactrices dans un mouvement de contribution communautaire à la cause. En outre, la philosophie du journal est d’accompagner et promouvoir cette lutte contre le patriarcat, contre le nom du père qui oblitère celui de la femme elle-même – la responsabilité maritale au sein du couple et de la famille n’étant qu’une variation de la puissance paternelle. « Nous, les prénommées, […] désormais de tous ces dons funestes (nom, père, mari) nous n’usons guère. C’est un risque de plus, une compromission prostitutionnelle, et une joie de tous les instants » écrit Antoinette Fouque sans se nommer autrement que par la signature « Des femmes » (n° 2, p. 5), dont elle devient la porte-parole – avec un clin d’œil à la maison d’édition qu’elle a fondée sur les mêmes valeurs.

Cependant, les contributrices peuvent publier sous leur nom si elles le souhaitent, ou dans quelques circonstances précises, ainsi Benoîte Groult, Josiane >Moutet, Anne Tonglet, Marie-Thérèse Cuvelliez, Erika Kaufmann, Elena >Gianini Belotti… Parfois ce n’est qu’un prénom, Claire, Jeanne ; lorsque la contributrice signe Xavière, on pense, à tort ou à raison, à Xavière Gauthier, autrice de Rose saignée publié en 1974 par les éditions des femmes et fondatrice fin 1975 de la revue Sorcières.

Les illustrations ne sont guère créditées non plus. La seule mention d’artiste (n° 2), qui a réalisé plusieurs des dessins, est celle de Sophie Podolski, en hommage à la jeune poète qui s’est suicidée en décembre 1974. Des reproductions de peintures d’« Aloïse » ponctuant le n° 4 sont bien celles d’Aloïse >Corbaz, comme « enlèvement d’une mariée de gaule » (1947) (p. 21). D’autres dessins sont reconnus pour être l’œuvre de femmes (de Mithila en Inde par exemple), empruntés au musée des arts décoratifs. Xavière Gauthier le remarque pour les éditions des femmes, mais l’observation vaut aussi pour le quotidien : « Des dessins aussi, faits par des femmes différentes, de la façon dont ils ne disent pas le texte, mais dont ils le déplacent, peut-être le creusent ; l’endroit où ils ne s’insèrent pas, mais l’écartent, l’en- ou dé-veloppent ou même le menacent. » (n° 3, p. 12). C’est ainsi que les images, qui ne sont pas nécessairement contemporaines du numéro, ne sont plus illustrations mais déterminent un autre fil de lecture, indépendant des textes.

Mais pour les photos, c’est l’appartenance à une collectivité solidaire qui l’emporte sur l’identité personnelle. Les photos, souvent de groupe, semblent plutôt viser une efficacité testimoniale. La création n’est donc pas oubliée, mais si certains membres ont appartenu au Comité Révolutionnaire d’Action Culturelle, les choix du journal n’ont pas pour objectif premier la diffusion de l’art, même féminin, peut-être à la différence de la publication qui va suivre en 1977. « Tandis que Le Quotidien des femmes est principalement offensif, la mensuelle des femmes en mouvements est, elle, davantage un lieu d’accueil, de réparation, de mise à l’honneur des femmes. » (MLF, Psychanalyse et politique, 1968-2018, vol. II, p. 109).

 

« fabrication écriture »

Les numéros reflètent cette élaboration communautaire : « fabrication écriture » (« Xavière », n° 3, p. 12). Le journal est un lieu de maturation et de mobilisation et garde le ton du tract : articles majoritairement assez courts, écrits dans une langue simple et quotidienne. Pas de grandes envolées de tribuns, pas de débats théoriques compliqués, même si quelques textes aux allures de manifeste ont fait date : le quotidien se met à la portée de toutes les lectrices. Chaque livraison est généralement centrée autour d’un dossier, mais la structure est souple et non systématique, s’adaptant à l’actualité : un éditorial, des articles de fond parfois renvoyés sur plusieurs pages ; des billets, des annonces et invitations à des rassemblements, des événements, expositions ou conférences ; des recensions, des entretiens. Même l’encart d’abonnement prend une tournure militante. Dans le courrier des lectrices, qui occupe une place plutôt modeste, témoignages et commentaires renvoient un écho et renforcent le propos du journal : « Chatou, le 16 mai. C’est en refermant le livre de Benoîte Groult que je suis tombée sur votre quotidien, notre, devrais-je dire. » (n° 4, p. 23).

En effet, les colonnes du quotidien font souvent une large place, à partir du n° 3, à des recensions : « des femmes… écoutent… des femmes… lisent… des femmes… écrivent… » Les comptes rendus font connaître des livres publiés par des écrivaines aujourd’hui peu lues ou au contraire par des autrices renommées ou devenues telles ensuite : Hélène Cixous, Sylvia Plath, Anaïs Nin, Benoîte Groult, Clarice Lispector, Marie Cardinal, Christiane Rochefort, Antonine Maillet, Crista Wolf, Anne Hébert, Emma Santos, Kate Millett, Zoé Oldenbourg, Régine Desforges, Anne Sylvestre… Ce sont des romans, des essais, du théâtre, de la poésie, mais aussi des autobiographies, comme Le Palanquin des larmes de Chow Ching Lie (adapté par Georges Walter), Le noir est une couleur de Grisélidis Réal, Autobiographie d’Angela Davis ; ou des livres plus anciens récemment redécouverts ou traduits, comme Une femme de Sibilla >Aleramo dans le n° 4 (p. 17), « traduite par le collectif de traduction des femmes », l’un des trois premiers titres publiés en 1974 par la nouvelle maison d’édition des femmes (Mémoire de femmes, p. 318). D’ailleurs les éditions des femmes insèrent des encarts publicitaires dans le quotidien, tandis que dans la librairie des femmes, des affiches annoncent la prochaine parution du journal. Les rapports entre le quotidien et ces éditions, fondées en 1972 à l’instigation du groupe « Psychanalyse et Politique » animé par Antoinette Fouque, et financées grâce au mécénat de >Sylvina Boissonnas, sont évidents, ne serait-ce que par des échos de présentation, même si le quotidien dispose de sa propre société d’édition et de son numéro de commission paritaire.

 

Inventer une forme contre le « droit romain »

L’affirmation d’indépendance passe aussi par la forme du journal. Vendu d’abord 1Fr, 1,20Fr puis 1,50Fr – un prix similaire aux journaux de l’époque – le quotidien des femmes est ambitieux : « Le tirage est important, 60 000 exemplaires, alors que les autres journaux féministes ne dépassent généralement pas les 5000 exemplaires, avec quelques exceptions autour de 20 000 exemplaires. Il est distribué complémentairement de manière militante, par abonnement et par les NMPP [Nouvelles Messageries de la presse parisienne]. » (Bibia Pavard, Les Éditions des femmes. Histoire des premières années, 1972-1979, p. 101). Si le quotidien est, de fait, distribué lors des manifestations par tractage, et envoyé à l’étranger, l’ambition est bien de toucher le plus grand nombre de femmes, même en province, par une diffusion en kiosque, avec la presse généraliste, dont elle emprunte le format, 38 cm de hauteur pour 32 cm de largeur. Le nombre de pages est variable, toujours multiple de 4 puisqu’il adopte le support papier du journal, entre 8 et 24 selon l’actualité et le temps écoulé depuis le dernier numéro.

La manchette porte le logo des femmes en lutte, le miroir de Vénus porté par un poing tendu, qui a caractérisé aussi les éditions des femmes. Comme le remarque Xavière Gauthier pour ces femmes qui éditent, « il y a une prise en charge, à plusieurs, de toute l’élaboration du livre […]. C’est moins tranquillisant qu’avec les éditeurs reconnus. Tout est toujours à redécider, à mûrir, à sentir de nouveau ; lent, mais il faut quelquefois aller très vite. Bien autre chose que des nuances : un travail sur le corps même du texte. Bien autre chose que des problèmes techniques : une véritable pratique de groupe, qui ne fait pas seulement bouger quelque chose de l’écriture, mais certainement aussi du rapport à l’écriture de toutes celles qui y travaillent, y compris l’“auteur”. Une pratique qui me paraît uniquement possible avec des femmes. » ( class=GramE>n° 3, p. 12).

La typographie est aussi une arme, avec sa signification : la titraille est composée sans majuscules initiales. C’est un choix de casse qui rappelle l’égalité de toutes dans l’entreprise de la publication du quotidien, sur le même modèle que les éditions des femmes, alors que la titraille des journaux est souvent en majuscules. En outre, le quotidien utilise aussi les italiques, fonte qui rappelle l’écriture cursive, l’écriture « à la main », et qui est aussi une manière ostensible de protester « contre le droit romain », la métaphore empruntée au langage des imprimeurs éclairant la loi qui régit le statut minoré des femmes. Or la typographie est évidemment signifiante. Les intertitres jouent sur la taille de la police et le gras, la disposition met en valeur sur la page le dialogue entre les sujets traités.« Comment les mots sont-ils disposés sur un papier ? une marge plus ou moins grande, un alinéa, un double interligne, un rejet, un espacement : c’est le sens qui change. La forme des lettres : qu’on puisse la choisir ne me serait jamais venu à l’idée. Nous discutons de la fluidité, de la douceur et – pourquoi pas ? – de l’élégance de cette typographie. De la taille, l’épaisseur des lettres, et c’est bien curieux qu’en langage technique cela s’appelle le corps de la lettre. Et puis, l’épaisseur, le grain, la couleur du papier, la couleur des signes qui seront “couchés” sur ce papier et le rapport entre les deux couleurs. C’est presque un soulagement pour moi, comme une détente, de savoir que ce ne sera pas pas écrit noir sur blanc. » (n° 3, p. 12). Ce que Xavière Gauthier apprécie aux éditions des femmes se retrouve dans le quotidien : rompant avec la tradition des journaux, la couleur des caractères est le vert, céladon ou Véronèse, parfois le bleu – de quoi attirer le regard et la curiosité –, couleur de végétation et d’eau, comme les boutiques des librairies des femmes. Couleur de vie et d’espoir, sans doute.

« Sorties de la chrysalide »

« Le succès d’une action politique passe par la conscience des limites de cette action… » conclut la rédactrice – sans doute Antoinette Fouque – après la manifestation d’Hendaye en octobre 1975 ; quoi qu’il en soit, « Prends ta part d’histoire. Tu avanceras deux fois plus vite. » (n° 7, p. 7-8).

Antoinette Fouque écrira dans l’hebdo n°1 (9 au 16 novembre 1979), sous le titre « Chronique de nos gaies métamorphoses » : « Et quand un jour cet hebdo s’arrêtera, qu’il soit dit dès aujourd’hui,/ que ce sera nécessité et invention de quelque geste à inventer. » C’était déjà l’aventure du quotidien : même s’il n’a compté que 10 numéros, répartis sur à peine plus de 18 mois, le quotidien des femmes aura constitué un lien essentiel, vivant et actuel, entre la vie intellectuelle et la vie militante, et aura été un maillon entre d’autres publications avec des objectifs un peu différents. Le quotidien garde des allures un peu artisanales à certains égards, mais il est le reflet d’une extraordinaire vitalité, d’une foi dans le pouvoir de l’action, de l’écriture et de la solidarité. « Tous vos textes, toutes vos lettres, toutes vos aides financières contribuent à sa parution » précise l’encart d’abonnement au n° 6 : il intègre ainsi les lectrices à la dynamique et suscite un effet d’entraînement. Ainsi, matériellement et symboliquement, le quotidien a contribué au mouvement de libération des femmes. « L’essentiel, c’est qu’on est sorties de la chrysalide, même si on n’a pas encore nos ailes, même si nous ne sommes encore qu’une minorité de femmes, minorité d’ailleurs grandissante » affirme l’actrice et cinéaste May Zetterling, dans un entretien en mars 1976 (n° 9, p. 15) : « pour moi être une femme aujourd’hui c’est un vrai miracle ; je trouve que j’ai une chance extraordinaire d’être une femme et cette chance-là, je crois qu’on l’a toutes dès l’instant où on avance dans cette voie à la fois difficile et sûre, dès l’instant où on avance dans la vie (car jusqu’à présent, on ne peut pas dire que rester en-deçà nous ait particulièrement réussi, pas vrai ?). Je crois simplement qu’aujourd’hui les choses deviennent possibles ; je ne dis pas à tout coup, je dis possibles et meilleures : mais ce ne pourra être, je crois, qu’en nous y mettant, en nous y mettant toutes, toutes ensemble. »

Odile Gannier, avril 2023

Bibliographie

Mémoire de femmes. Depuis 30 ans, des femmes éditent… 1974-2004, Paris, des femmes-Antoinette Fouque, 2004

Pavard Bibia, Les Éditions des femmes. Histoire des premières années, 1972-1979, Paris, L’Harmattan, 2005

Génération MLF, 1968-2008, Paris, des femmes-Antoinette Fouque, 2008

MLF, Psychanalyse et politique, 1968-2018, 50 ans de libération des femmes, vol. II, Paris, des femmes-Antoinette Fouque, 2018

Entretiens avec Elizabeth Nicoli, Michèle >Idels, Bibia Pavard.

 

1/ samedi 23 novembre 1974 : 8 p. (1Fr) Prisonnières du régime franquiste

2/ lundi 3 mars 1975 : 16 p. (1,20 Fr) Contre l’Année de la femme

3/ samedi 3 mai 1975 : 24 p. Vietnam, viol, travailleuses de Lip

4/ jeudi 26 juin 1975 : 24 p. (1,50 Fr) Révolte des prostituées

5/ lundi 22 septembre 1975 : 24 p. Femmes battues

6/ jeudi 2 octobre 1975 : 8 p. Espagne, rassemblement d’Hendaye

Après Hendaye

8/ mardi 18 novembre 1975  : 16 p. Femmes de couleur, prostituées de Lyon

« class=GramE>nous allons essayer maintenant de publier le quotidien des femmes une fois par semaine, le jeudi. » (p. 11)

9/ samedi 6 mars 1976 : 16 p. Article de Beauvoir. Les lois des hommes

10/ vendredi 25 juin 1976 : 12 p. Contre le viol